Et les heures battent mes rêves.

01 mai 2013

Petit rat

Trois pas d’élan et le corps s’élevait, silencieux ; ses longues jambes fines suspendues par tous les regards flottaient au dessus de moi. Les années invisibles de travail s’égrenèrent dans chaque seconde de ce saut. Comme une brise légère elle se posa sur le parquet.
La petite fille a grandi et la danseuse flotte toujours au dessus de ma tête. 

Posté par cpomarede à 18:32 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


05 novembre 2012

 

 

   C’est en cherchant un courrier que je tombe sur cette lettre. Une vieille lettre imbécile qui traîne encore dans mon classeur. Je la sors et la déchire sans l’ouvrir. Je me rappelle chaque mot, chaque odeur, ainsi que la douceur de sa peau.  Cet après-midi Solange se promène avec une amie. Je m’assieds sur la terrasse, le soleil s’écoule mollement. Aucune envie ne presse. Je regarde les branches du vieil arbre s’agiter timidement. Il y a vingt-cinq ans, déjà, j’étais sous la même chaleur, elle avait de longs cheveux roux. Elle me regardait. Nous nous sommes assis face à face, un verre à la main, les glaçons n’y pouvaient rien : nous brûlions. Dans ma faiblesse, je la suivis sans un mot. La maison retenait l’ombre. La chambre était couverte de bruits discrets, nos corps se devinaient à peine. Je me suis dévêtu de ma vie d’homme marié, j’ai tout jeté au sol, près du lit. J’étais devenu libre, et nu. Nous avons fait l’amour, longuement, dans la pudeur de la pénombre. J’ai remis mon pantalon ; j’ai remis ma chemise ; j’étais redevenu un homme qui aimait sa femme.

   L’avant toit ne me protège plus,  le soleil heurte mes yeux. Je pleure des larmes anciennes.

   J’ai honte.

   Je suis toujours dans la même posture quand Solange s’approche de moi, le corps avachi sur mes souvenirs. Elle me pose tendrement un baiser sur le front comme le pardon d’une faute qu’elle a toujours su.

 

 

                                           /

                                                                  

 

 

   Solange est partie se promener avec une amie, je préfère m’y rendre seul.  

   La vieille femme termine ses jours dans une maison de repos. L’infirmière, à l’accent délicat, m’a autorisé à venir lui rendre visite. Je ne suis pas sûr qu’elle soit au courant. Le lieu est retiré dans un parc immense où règne le silence, à peine troué de quelques sifflements d’oiseaux, des châtaigniers seigneurs s’étirent haut dans le ciel, l’ombre s’allonge abondamment sur le sol, les seules à rompre l’immobilité du lieu sont ces femmes en blanc qui posent délicatement des vieux  sur les bancs. Assis en grappe à l’abri du soleil, ils regardent, figés, ce qui leur reste à vivre. On m’indique la chambre de Louise, elle ne sort pas beaucoup. Je ne sais pas si elle me reconnaîtra. 

  Nous sommes assis, face à face, comme deux ridicules vieux qui se regardent sans rien dire. Cette femme a perdu sa tête plus gravement que sa jeunesse. Les fenêtres  fermées  protègent la pièce de la chaleur. Un ventilateur à trois notes, posé derrière nous, fait semblant de chasser l’air. Tac-tac-tac, tac-tac-tac…Le  temps est suspendu, silencieux, odorant. Un lourd parfum trône sur la pièce. Cette fragrance vient chercher en moi ce champ de lavande où j’ai éparpillé mon jeune âge. Il n’a qu’une signature, une fleur  puissamment distillée qui écrase toutes les nuances, étanche aux autres odeurs. Je l’inhale. Je l’expire. Il y a trop de mémoire dans cette pièce pour parler beaucoup. Elle répond parfois à mes questions, souvent à coté. Je l’écoute évoquer des souvenirs confus, puis elle se tait au milieu d’une phrase. J’entrevois un bout de ma vie. Nous attendons. Rien ne se passe. Je  regarde maman avec tendresse  mais son attention est ailleurs, elle fixe  une mouche qui tournoie autour de son visage. Dans ses mains, elle tient fermement un tue-mouche. Elle est à l’affût. Elle croit encore à ses réflexes. Je me recule discrètement. La mouche s’est posée sur la table, provocante d’immobilité. De longues minutes s’écoulent où ses yeux sont absorbés par l’intrépide. Tout d’un coup, bien avant que ses doigts se resserrent, bien avant que l’avant-bras se lève, bien avant que l’épaule effectue un mouvement  circulaire, l’idée de la tuer jaillit dans sa tête, forte. La mouche, subtile, attend distraitement, et quand les yeux de ma mère s’éclaire du désir de mort, la mouche vrombit, chatouille son nez et disparaît sur le haut du placard. La vieille femme n’a pas bougé, sait-elle encore que je suis son fils ? La lavande prolonge mes souvenirs. Je termine mon café en lui glissant en baiser affectueux sur la joue, son regard a glissé bien au-delà de la pièce. Au moment où je me lève la mouche vient à nouveau se poser sur la table, j’ai senti ses doigts remuer de toute la vie qui reste en elle. Je pars sans faire de bruit. Tu ne lèves pas les yeux. Maman tu  as déjà oublié cette discussion avec un inconnu, tu oublies même l’idée de ta propre mort. Tu es déjà éternelle. Je la regarde une dernière fois, je l’aime à m’en faire mal.

   Dehors le soleil à du mal à percer, les bancs sont occupés par les mêmes visages, ils attendent, ils n’ont plus que leur vie à perdre. Un vieux regarde dans ma direction. Je lui fais un signe de la main, mais il ne réagit pas, je frissonne en m’imaginant être assis à sa place, la main de la mort sur mon épaule.

 

   Ma mère est morte deux semaines plus tard.

Posté par cpomarede à 13:29 - Commentaires [0] - Permalien [#]